Notre sixième sens : l’intéroception
Pour percevoir le monde extérieur (extéroception), nous avons cinq sens : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher. L’intéroception est la perception de nos états corporels, en toute conscience. C’est notre véritable sixième sens.
L’intéroception cardiaque. Nos battements cardiaques «font bien plus que expulser le sang dans nos circuits sanguins… Ils influencent notre manière de percevoir le monde et nos interactions avec lui» (M. Gaebler, Le cœur façonne aussi nos émotions, Science & Vie, no 1304, mai 2026).
Il existe un dialogue étroit et permanent qui s’opère entre le cœur et le cerveau. Les patients souffrant d’anxiété sociale présentent une variabilité de la fréquence cardiaque plus faible que les personnes en bonne santé au repos. Ils ont un manque de flexibilité du système cardio-vasculaire face à une menace sociale.
La dépression est associée fréquemment à des pathologies cardio-vasculaires (maladie coronarienne). Les symptômes dépressifs sont présents cinq à dix ans avant un diagnostic d’hypertension.
Ceux qui souffrent de stress post-traumatique ont un risque accru de développer de l’hypertension et d’autres maladies cardio-vasculaires à long terme.
Les patients qui débutent la schizophrénie, traités avec des statines, ont moins de chance d’être hospitalisés en psychiatrie.
«Les émotions ne naissent pas seulement dans le cerveau, le cœur a aussi son mot à dire. Et c’est bel et bien un dialogue entre les deux organes qui fait naître telle ou telle émotion» (L. Barneoud, Ibid.).
L’intéroception respiratoire. Les récepteurs sensibles à la pression, à l’étirement, aux températures et à de nombreuses substances, situés dans le diaphragme, les bronches, à l’entrée des voies respiratoires et dans le nez transportent les messages au tronc cérébral et au thalamus. De façon consciente ou non. «Les ondes cérébrales liées à la respiration influencent nos performances cognitives, nos émotions ou nos perceptions sensorielles car elles favorisent la connectivité des différentes aires corticales» (Ibid.).
L’intéroception digestive. Là encore, il y a un dialogue bidirectionnel. La voie lente passe par le sang et les hormones. Par exemple, la ghréline déclenche la faim. La voie rapide passe par les récepteurs mécaniques de l’estomac et le nerf vague pour produire la satiété. Il existe d’autres récepteurs : thermorécepteurs, chimiorécepteurs (pH, molécules chimiques, toxines, sécrétions des bactéries intestinales). À l’inverse, une stimulation de l’insula provoque des nausées et des vomissements ; le stress noue l’estomac et stoppe la digestion.
L’intéroception de la graisse. Les cellules adipeuses sécrètent une hormone, la leptine. Celle-ci informe le cerveau sur les réserves énergétiques et participe à la sensation de satiété. La graisse possède aussi des récepteurs sensibles à la pression, à l’étirement et à la lumière.
L’intéroception des fascias. Des mécanorécepteurs (pression, étirement) et des chémorécepteurs (température, inflammation, hormones) transmettent des informations au cerveau par la moëlle épinière. «Ces messages jouent un rôle important dans la perception globale de la conscience corporelle interne» (Ibid.).
L’intéroception de la vessie. Des mécanorécepteurs nous informe de l’état de remplissage de la vessie. «L’apprentissage de la propreté passe par la prise de conscience de cette intéroception» (Ibid.).
L’intéroception des cellules immunitaires. En présence d’agents pathogènes, les cellules sécrètent des cytokines. Celles-ci atteignent le cerveau par le sang. Mais aussi elles stimulent des neurones sensoriels qui communiquent rapidement avec le cerveau via le nerf vague. Le cerveau répond en nous mettant en mode économie d’énergie (fatigué, asocial, mélancolique).
L’intéroception osseuse. À l’aide de récepteurs mécaniques et chimiques des informations (pression, intégrité, inflammation) sont envoyées au cerveau. Celui-ci stimule la formation osseuse ou provoque une perte de densité. Ces circuits intéroceptifs expliquent la perte de densité osseuse dans la dépression et la schizophrénie.
«Les êtres humains perçoivent des sensations corporelles qui leur donnent une idée de leur état physique et sous-tendent leur humeur et leur état émotionnel. …Nos émotions émergent d’abord de la perception de notre corps…Tout se passe comme si nous vivions la peur non pas parce qu’on voit un ours nous courir après, mais parce qu’on sent notre coeur s’accélérer…Le corps est indispensable pour penser et s’émouvoir : les sentiments sont des “hybrides d’esprit et de corps”» (Ibid.).
La science de l’intéroception est encore jeune. «Le cerveau, loin d’être le chef d’orchestre tout-puissant du corps, apparaît désormais comme un organe parmi d’autres. Coeur, cerveau, tripes, poumons… Tous mêlent leur voix à cette symphonie qu’est notre vie» (Ibid.).
Billet # 345